La légende des vrais macarons de Cormery-en-Touraine // The legend

Par Roland ENGERAND


Si l’on croit un vénérable chroniqueur, les moines de l’abbaye de Saint-Martin de Tours s’étant abandonnés, durant le VIIe siècle, à un déplorable relâchement, « portant des habits de soie et des souliers de couleurs écarlate », deux anges pénétrèrent, au cours d’une nuit, dans leur dortoir – où seul, parmi ses camarades plongés dans le plus épais sommeil, un religieux méditait les épitres de Saint Paul – et pourfendirent, d’un glaive impitoyable, les coupables dormeurs. Le veilleur, épargné par la colère céleste, s’enfuit, épouvanté, hors de la ville et s’arrêta sur les bords de l’Indre, pour y implorer, dans le deuil de son cœur, la miséricorde divine envers ses frères trucidés. Et c’est ainsi que ce lieu prit le nom de Cor Mœrus, Cœur marri…, d’où est issu Cormery.

La noble abbaye, édifiée en ce vallon solitaire, devint rapidement florissante et eut, au IXe siècle, pour second Supérieur, le savant Alcuin, illustre conseiller de Charlemagne, qui partage avec l’empereur à la barbe fleurie la gloire d’avoir rénové en France la vie de l’esprit. Au cours des siècles tourmentés qui précédèrent, en France, le siècle de Louis XIV, elle fut terriblement ravagée par les successives incursions des Normands, puis les Anglais, pendant la guerre de Cent Ans, enfin des protestants durant les guerres de Religion. Appauvris par tant de dégradations, les Bénédictins cormeryens obtinrent de la faveur céleste les ressources nécessaires pour réédifier le prestigieux édifice dévasté par la malice des hommes…

Voici la légende que contient, à ce sujet, les vieilles pierres de ce monastère défunt :

En ce temps-là, l’insigne abbaye bénédictine de Cormery – l’une des plus notables de la Chrétienté – avait pour supérieur un vénérable abbé qui, jadis avait revêtu la robe de bure pour y ensevelir le deuil dans son cœur. A vingt-ans, la mort lui avait ravit une jeune femme qu’il adorait et à laquelle il venait de s’unir dans les liens du mariage. Désespéré, il quitta le monde et devint moine. Depuis lors, il avait toujours conservé à son doigt l’anneau nuptial – devenu son anneau d’abbé – que lui avait remis l’éphémère compagne si tôt disparue. Cinquante années de prière, d’étude et de méditation lui avaient, peu à peu dispensé une bienheureuse sérénité. Ses vertus et sa sainteté lui avaient valu l’auréole de la plus unanime révérence. On ne lui connaissait qu’un péché mignon : la gourmandise. Aussi, s’ingéniait-on, dans la grande abbaye tourangelle dont il était le maître bien-aimé, à satisfaire ce penchant pour les délicates nourritures terrestres en lesquelles cet édifiant prieur trouvait un suave complément aux célestes nourritures dont il se délectait.

En un beau soir d’été, sur la terrasse qui s’étendait au bord de la gracieuse Indre, le vieil abbé adressait au Créateur une fervente action de grâces devant les beautés naturelles rassemblées en ce site enchanteur. Et, il implorait le Ciel de lui accorder les ressources nécessaires pour restaurer le monastère dont le pitoyable état lui inspirait tant de souci.

Le soleil disparaissait à l’horizon. L’abbé se dirigea vers le réfectoire, en passant par la cuisine. Près du four, modérément embrasé, un Bénédictin, expert en pâtisserie, préparait une pâte alléchante.

_ Mon père dit-il à l’Abbé, je crois avoir trouvé le secret d’une friandise qui saura vous plaire. En elle, j’ai marié, grâce à une formule que je crois heureuse, des amandes pilées avec un peu de blanc d’œuf, de sucre et d’aromates. Vous serez satisfait, je crois, de mon œuvre.

Tout en souriant, l’Abbé dirigea l’une de ses mains vers la bassine pour goûter sans retard cette succulente innovation. Mais, de ses doigts amaigris, l’anneau glissa et tomba dans le récipient. Or, voici que, tout aussitôt, la nappe de pâte se modela, sous cette empreinte, en des dizaines d’anneaux blonds, miraculeusement cuits, en quelques secondes, et d’une saveur exquise.

_ Que le nom du Seigneur soit béni ! S’exclama le supérieur, en traçant dans l’air, de sa main dégarnie, un grand signe de croix. Ces nimbes divinement pâtissés seront la couronne de notre abbaye. Ils nous permettront d’en ressusciter la prospérité.

Et, en effet, leur réputation dépassa rapidement les limites du monastère et du Jardin de la France. Grâce à eux, les moines de Cormery rebâtirent leur abbaye en lui rendant son antique splendeur. Et, à travers ces macarons, ils nous rappellent encore aujourd’hui que la conquête des joies de l’autre monde n’exclut nullement l’excellence dans le perfectionnement des biens de ce monde.

Ainsi naquirent les macarons en forme d’annelet en lesquels se perpétue, de nos jours, l’illustre abbaye bénédictine de Cormery…